Quand je serai toi

Installation vidéo au sol. Anciennement « L’histoire murmure ».

Elle se cache. Derrière l’écran qui la montre, dans ce geste du cache-cache, elle joue à disparaître pour mieux apparaître. C’est une femme qui a vécu. Son corps n’est pas conforme, pas celui qu’on expose : il a une mobilité réduite, il est usé, il a porté les années, il a traîné le poids des jours. C’est un corps qui n’est pas classique. Et pourtant, ce corps qui se cache est un corps qui a tenu. C’est elle. Ou c’est moi, plus tard. Quand je serai toi.

Et il y a les mains. Dans les premiers plans de la vidéo, ce sont ses mains que je vois — des mains de travailleuses, de travailleurs, d’agriculteurs : des mains qui ont déjà glané des patates, qui les ont sorties de la terre, arrachées, portées. La peau marquée, les phalanges qui ont tenu, qui ont cueilli. Ses mains d’artistes qui répètent, entre dérobade et apparition, le même geste du cache-cache — ce qu’on a ramassé, ce qu’on a laissé, ce qui reste dans la paume.

L’écran est posé dans un panier, en biais, au sol — comme une récolte, comme ce qu’on recueille. La vidéo y apparaît, fragile. Devant lui, trois générations de patates s’étalent en trois rangs, trois temps.

Les premières, les plus jeunes, viennent à peine d’arriver du supermarché. Les suivantes ont deux semaines : leur peau s’est dégradée, des racines minuscules commencent à pousser, elles se dessèchent. Les troisièmes, plus loin de l’écran, ont trois, quatre semaines : les racines ont grandi, les formes se déforment, elles deviennent laides, elles vont pourrir.

Trois âges, trois corps. Le cycle de la vie, la transmission d’une génération à l’autre — l’échange qui se joue entre cette vidéo et moi. Et nous, spectateurs, nous nous tenons dans plusieurs temps à la fois : le temps du film, le temps de la patate qui mûrit, le temps de la patate qui pourrit, le temps de notre propre corps qui déjà change.

L'installation au sol
Vue de l’installation.
L'écran et les patates, au sol
L’écran et les trois générations de patates.
Détail de l'installation
Détail de l’installation.

Et sous chaque patate, comme un sticker, un QR code est collé. Car on peut glaner ici. Le spectateur se penche, soulève une patate, déchiffre ce qu’elle porte sur le ventre, la scanne. S’ouvrent alors d’autres vidéos chorégraphiques — une autre poésie des gestes, celle que recèle la vie quotidienne, leur propre vie quotidienne. Glaner, c’est reprendre la main : le geste du visiteur rejoint celui des mains qui ont déjà ramassé.

Protocole

Toutes les deux semaines, débarrasser le rang le plus vieux — le plus loin de l’écran. Puis laisser avancer vers l’extérieur, génération après génération, celle qui vient. L’installation mûrit et se défait sous nos yeux, comme un corps, comme une vie.

Quand je serai toi.

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